Emmanuel Macron alors ministre de l’Économie dans les couloirs de son ministère, le 20 juillet 2016.

afp.com/ERIC PIERMONT

A peine élu, les premières tensions entre Emmanuel Macron et la presse font sentir. Contrairement à son prédécesseur, celui-ci veut garder à bonne distance les journalistes.

Emmanuel Macron avait pourtant prévenu: "Je resterai le maître des horloges, il faudra vous [les médias] y habituer, j’ai toujours fait ainsi". C’était en avril dernier, sur le plateau de L’Émission politique. Force est de constater que depuis son élection, c’est une promesse que le candidat n’a pas trahie, verrouillant à double tour sa communication, bien loin de celle de son prédécesseur, François Hollande.

Des méthodes qui déroutent et dérangent les journalistes: Emmanuel Macron s’est octroyé le droit de choisir les journalistes qui l’ont accompagné vendredi au Mali -ce que l’Elysée récuse- provoquant l’ire des SDJ -les Sociétés des journalistes, instances éthiques de la profession- de nombreux médias.

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Depuis une semaine, les hiatus s’enchaînent et illustrent la différence sur le rapport avec les médias entre Emmanuel Macron et François Hollande.

Jusqu’au dimanche 7 mai, Emmanuel Macron était de tous les plateaux télé, de toutes les radios. Depuis son accession à la magistrature suprême, changement de registre: le nouveau président de la République, âgé de seulement 39 ans, impose de nouvelles règles. Et raréfie sa parole pour prendre de la hauteur. Lundi, il s’est exprimé aux côtés d’Angela Merkel puis, mercredi, aux côtés de Donald Tusk, sans s’attarder sur les questions de politique française. Et c’est tout.

En 2012, François Hollande, qui adore répondre directement aux journalistes par SMS -une pratique à laquelle il n’a pas mis un terme pendant son mandat- avait donné une interview télé moins de 15 jours après son élection. Pour l’heure, ce n’est pas au programme chez le nouveau président.

"Emmanuel Macron est dans la phase de présidentialisation, voire de resacralisation de la présidence, en rupture totale avec la présidence ‘normale’ théorisée par François Hollande, et qui n’a pas durée très longtemps, analyse pour L’Express Christian Delporte, professeur à l’Université de Versailles et spécialiste en communication politique. Il a dans ce sens une approche très mitterrandienne qui consiste à raréfier sa parole pour lui donner de l’importance". Une posture qui colle à sa vision du président "jupitérien", allusion au maître des dieux dans la mythologie romaine.

S’il est un domaine dans lequel excelle Emmanuel Macron, c’est bien celui du storytelling. L’art de raconter des histoires, de préférence aguicheuses, à grand renfort d’images léchées, pesées au trébuchet.

Cette stratégie de com’, Emmanuel Macron ne l’élabore pas seul. Avec ses équipes, évidemment, dont Ismael Emelien, Sylvain Fort ou encore Sibeth Ndiaye. Avec Michèle Marchand, aussi, comme le raconte un article fouillé de M, le magazine du Monde. Cette "papesse" des paparazzis peaufine l’image romanesque du candidat, à travers des unes calibrées de magazine. Avec sa photographie personnelle, enfin, Soazig De La Moissonnière, qui empreinte les codes photo à Pete Souza, le photographe officiel de Barack Obama, qui a su donner une image "cool" de l’ancien président américain

Tout au long de sa campagne, Emmanuel Macron a été suivi par deux réalisateurs qui ont publié, dans la foulée de son élection, deux documentaires: Yann L’Hénoret et Bertrand Delais. Une première. François Hollande avait accepté une équipe et, avant lui, Nicolas Sarkozy n’en avait voulu aucune.

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Aussi distancié que soit son rapport avec les médias, Emmanuel Macron a pris soin de ne pas trop les froisser pendant la campagne. Contrairement au FN, il n’a jamais fait exclure de journalistes de ses meetings. En revanche, comme le rapporte un article de M, le staff d’Emmanuel Macron a rendu compliqué l’accès au candidat d’un journaliste de Quotidien à la suite d’une question qui a visiblement déplu à la sortie de la Rotonde.

Le "off" jeté aux oubliettes

La pratique des politiques qui consiste à donner aux journalistes une information sans être cité, est répandue, parfois critiquée. Elle est indispensable pour obtenir des éléments de contexte ou des citations accrocheuses, nombre d’élus n’assumant pas publiquement de critiquer leurs collègues. Mais chez Emmanuel Macron, le "off" est honni.

Sa méthode: plutôt que de commenter une information gênante, il préférera la déminer lui-même. Les exemples ne manquent pas: sa supposée double vie avec Matthieu Gallet, son prétendu compte caché aux Bahamas.

Combien de temps Emmanuel Macron pourra-t-il verrouiller sa communication? "Ce qui compte dans la com’, c’est de la maîtriser, pas de la contrôler, prévient Christian Delporte, qui précise que les consignes respectées aujourd’hui ne le seront peut-être plus demain. "Nombre de ministres n’ont pas l’habitude des relations avec les médias et risquent, après un temps de silence, jusqu’aux législatives, de s’exprimer à tort et à travers".

Par ailleurs, "si Emmanuel Macron veut, comme François Mitterrand, donner de la rareté à sa parole, il faut qu’il comprenne que le contexte a changé. Dans les années 80, ni les chaînes d’info ni les réseaux sociaux n’existaient". Emmanuel Macron va donc devoir s’adapter. Ou continuer à crisper.